1-RAZANAMANANA Marie Jeanne, Professeure, Académicienne Professeure en Littérature comparée et en Communication Responsable du CIDLO (Centre d’Investigation, de Documentation sur les traditions orales) Membre de l’équipe de recherche au Centre des Langues de l’Académie Malagasy Responsable du CRenTS (Centre de recherche en Travail Social) Enseignant Chercheur à l’Université d’Antananarivo
2-RAMAVONIRINA Oliva, Docteur en Linguistique, Académicienne Docteure en Science du Langage et didactique des Langues, Spécialité : Terminologie Directeure de Recherche du Centre des Langues de l’Académie Malagasy Conférencière en Langage Juridique à l’Ecole Nationale de la Magistrature et des Greffes Enseignant Vacataire à l’ENS et à l’Université d’Antananarivo : Langues Etrangères (EPI)
Résumé
Depuis l’an 2000, L'UNESCO célèbre la journée internationale des langues autochtones axée sur l'action de promotion des langues autochtones et de leurs utilisateurs
afin d'attirer l'attention mondiale sur la situation critique de nombreuses langues autochtones et de mobiliser les parties prenantes et les ressources pour leur préservation, leur revitalisation et leur promotion (UNESCO, 2025). Car à l’ère de la mondialisation, parler de développement durable sans recours au numérique semble suranné. Nul n’est censé savoir que dans différents domaines surtout quand il s’agit de la communication, de la langue, et de recherches, l’intelligence artificielle (IA) semble toujours dominante. Bien que nécessaire, le numérique constitue un obstacle à la promotion de la bonne pratique et de la mémoire collective dont les langues. Avec la numérisation de l’oralité par exemple, les nouvelles technologies tendent à modifier et à effacer les caractéristiques de l’oralité liée à un espace partagé, selon W. Ong (1983). Face à cela, la célébration de la journée internationale de la langue maternelle tous les 21 février de chaque année constitue un moyen pour sensibiliser tout un chacun à revaloriser les langues autochtones et les valeurs culturelles quelles véhiculent. Cette année 2025, on célèbre le jubilé d’argent de la langue maternelle. Tant d’efforts ont été déjà déployé pour atteindre les objectifs que l’on s’est fixé, mais beaucoup reste encore à faire.
Le présent article se concentre sur la compréhension complexe du concept « langues » maternelles, autochtones, ou autres variétés soient-elles. L’historique y afférente dont le Jubilé d’argent nous interpelle en ce sens que les langues autochtones sont essentielles pour l’éducation et le développement durable dans la mesure où elles façonnent la manière dont les gens appréhendent la réalité, se communiquent et s’engagent dans la société. Mais avec le développement de l’IA, la créativité et la faculté d’adaptation qui sont des propriétés propres à l’humain sont absentes de toute technologie reproduisant une oralité. Cette parole reste au niveau machinal ce qui handicape fortement la faculté de créativité chez l’orateur et les codes ont changé. D’ailleurs, selon l’UNESCO (2016), 40% de la population n’ont plus accès à une éducation dans une langue que les apprenants parlent ou comprennent et la diversité linguistique est de plus en plus menacée ainsi que l’héritage culturel qu’elles véhiculent.
Dans ce cas, quelles stratégies adopter pour maintenir ces langues autochtones en vie, étant donné que les sociétés multilingues et multiculturelles existent à travers leurs langues qui transmettent des visions du monde et préservent les savoirs et les cultures locaux de manière durable ?
Le présent article comprend trois volets. Dans le premier volet nous allons essayer de faire un état des lieux tout en mettant en exergue les points à retravailler du côté des parties prenantes, dans le deuxième volet les suggestions et en dernier lieu les perspectives pour que le jubilé ne soit pas seulement une manifestation édifiante mais puisse contribuer à atteindre les enjeux de la décennie celui d’un développement durable au service de la réconciliation.
Volet I - L’état des lieux tout en mettant en exergue les points à retravailler du côté des parties prenantes
Madagascar n’a jamais manqué de politique linguistique pour déterminer le médium d’enseignement, mais cela change au gré des changements des dirigeants si bien qu’on assiste à un éternel retour à la case de départ. Ainsi avec la mondialisation une relation de diglossie s’installe entre les langues en présences Anglais et Français par rapport aux langues autochtones, en plus il y a aussi une relation de diglossie entre le malgache officiel,( langue de l’administration), une forme issue des parlers merina, utilisé en grande partie comme médium de l’enseignement et les autres parlers des différentes régions ( ou langues autochtones) qui ne cesse de s’accentuer. De ce fait, la rémanence du malgache officiel dans les administrations, les médias, le système éducatif, en alternance codique avec le français étant donné que la performance en langue française continue de chuter après le soulèvement de 1972 est inévitable dans les zones urbaines malgré les plaidoyers auprès des dirigeants sur la nécessité d’utiliser les langues maternelles comme médium d’enseignement. Dans les zones rurales la tendance est plutôt vers une alternance codique entre l’utilisation du français et de la langue autochtone. Tout cela sans parler du résultat de ce qui se passe dans le marché du travail qui priorise la maîtrise du français, et la maîtrise de l’anglais sera un atout, ce qui ne permet pas la promotion des langues autochtones et des patrimoines culturels, matériels et immatériels, base du développement durable qu’elles véhiculent.
Volet II - Nos suggestions
De tout ce qui précède, il est essentiel, de maintenir ces langues maternelles en vie, car les sociétés multilingues et multiculturelles existent à travers leurs langues qui transmettent des visions du monde et préservent les savoirs et les cultures locaux de manière durable
a) Pour ce faire il serait moins préjudiciable de réitérer un plaidoyer encore plus convainquant auprès des responsables. Si l’on veut atteindre l’objectif du développement durable il s’avère primordiale à notre avis de procéder à la sauvegarde de l’oralité car il manquera toujours une fonction essentielle à cette parole « numérique » à savoir son souffle « l’âme du message ».
b) Nous admettons que malgré tout, il faut procéder à la collecte des expressions orales, du patrimoine culturel matériel et immatériel, à la numérisation mais que cela soit fait avec une attention particulière sur les problèmes posés par la numérisation des langues autochtones à savoir l’utilisation des caractères spéciaux qui ne figurent pas sur les claviers ( ex : utilisation du clavier BPI africains car tous les caractères spéciaux utilisés par les langues autochtones ne figurent pas sur les claviers azerty ou qwerty) l’utilisation d’autres codes à leur place risque d’handicaper le sens du message.
Volet III - Perspectives. Pour que le jubilé ne soit pas seulement édifiante mais puisse contribuer à atteindre les enjeux de la décennie celui d’un développement durable au service de la réconciliation.
a) L’Unesco encourage l’initiative de procéder à la collecte des données sur les langues autochtones afin de les numériser dans le but de sauvegarde, de promotion au service du développement durable. Mais étant donné que les langues autochtones disposent des caractères spéciaux qui ne figurent pas sur grand nombre de machines / ordinateur, la numérisation de ces données requiert donc une formation des formateurs sinon un partage du clavier africain BPI africain (cf Travaux du Réseau International Francophone d’Aménagement linguistique ou RIFAL sur l’informatisation des langues) ou sa nouvelle version aux parties prenantes
b) Plusieurs rencontres avec des experts en matière de langues autochtones pour atteindre les objectifs de la décennie 2022-2032 ont été déjà effectués, la 13ème rencontre s’est passée le 09 juillet 2024. Il y avait eu sensibilisation des structures concernées ( Ministère de l’éducation, Ministère de la culture) des plaidoyers au niveau des dirigeants pour la promotion des langues autochtones et les résultats attendus ont été satisfaisants dans plusieurs cas et plusieurs pays mais ce serait encore plus satisfaisante si cela a été accompagné d’une stratégie d’implantation pour que tout cela fasse partie intégrante de la bonne pratiques, et que le choix linguistique dans toute situation de communication puisse prioriser l’utilisation des langues autochtones, que ce type de priorité rentre dans les habitudes des locuteurs et dans le système éducatif dans le but d’une éducation inclusive. Rien n’est plus efficace comme méthode d’implantation et de diffusion terminologique pour que le Jubilé d’argent du 21 février soit donc édifiante tout en contribuant aux différents interventions afin de pérenniser les langues autochtones et d’atteindre les objectifs de la décennie des langues autochtones 2022 - 2032 qu’un concours littéraire bilingue français et langues autochtones ou un concours de film court métrage bilingue français langue autochtone Cette approche peut motiver beaucoup de locuteurs à revaloriser leur patrimoine
En conclusion, cette étude tend à offrir des informations et des pistes de réflexion aux parties prenantes ayant les compétences et le pouvoir de décision pour que les langues maternelles puissent devenir une dynamique stratégique de réconciliation et de médiation pour un développement durable. C’est ainsi que la journée internationale de la langue maternelle fut proclamée par l’UNESCO le 21 février 2000 et est célébrée à cette même date chaque année dans les Etats membres et au siège de l’UNESCO afin de promouvoir la diversité linguistique et culturelle et le multilinguisme. Présentement on procède à la célébration du Jubilée d’argent de la journée internationale de la langue maternelle. Cette journée marque un quart de siècle d’efforts dévoués pour préserver la diversité linguistique garant d’un développement durable au service de la réconciliation et de la paix. Beaucoup d’efforts ont été déployés du côté de l’UNESCO et toutes les parties prenantes suivis de résultats motivants qui méritent une célébration édifiante. Toutefois beaucoup restent encore à faire pour atteindre l’objectif de la décennie 2022-2032.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
RAMAVONIRINA & RAZANAMANANA (2023) Compréhension de la mémoire collective véhiculée par le kiswahili en vue de la résurgence des richesses interculturelles : cas Région Nord de Madagascar, Bulletin de l’Académie malgache 2024
(W. J. Ong, Orality and Literacy. The Technologizing of the Word. In: L'Homme, 1983, tome 23 n°2).